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si la planète était encore plus menacée qu’on ne le pense ? Et si les mesures actuelles envisagées contre le réchauffement climatique (réduction des émissions, taxe carbone, green design…), n’étaient qu’emplâtres sur une jambe de bois ? Le fait est qu’il y a souvent une distance entre le discours volontiers alarmiste (et probablement avec raison) des penseurs écologistes et la relative modération des solutions proposées.
Face à l’urgence de résoudre le problème climatique, une solution taboue commence à avoir de nouveau droit de cité : la géo-ingénierie.
Pour résoudre la crise écologique, modifions plus encore le système écologique !
Qu’envisagent donc les adeptes de cette discipline ? La modification voulue et systématique du système écologique terrestre, tout simplement. On comprend que cela fasse grincer des dents ! Car une erreur sur une entreprise de cette ampleur pourrait bien nous être fatale à tous. Imaginez les débats et les peurs liées aux OGM, au nucléaire, à la nanotechnologie, à la modification du vivant… mélangez-les et multipliez par 10 : vous aurez peut-être une légère approximation de l’inquiétude que suscite le débat qui s’amorce autour de la géo-ingénierie.
Dernier converti en date, non sans une certaine réticence : Jamais Cascio, un futurologue convaincu par la cause écologiste souvent évoqué dans nos colonnes, connu pour sa participation à des projets comme Worldchanging et auteur d’une collection d’essais sur le sujet baptisée Hacking the Earth.
Dans un récent article pour le Wall Street Journal, il explique :
Si nous voulons éviter un désastre climatique, il va falloir que nous adoptions une action plus directe. Nous devons commencer à penser à refroidir la planète.
Ce concept est appelé géo-ingénierie et au cours des années précédentes, il est passé du statut d’idée marginale à celui de sujet de débats intenses dans les coulisses du pouvoir. Nombreux sont ceux qui, parmi nous, ont suivi ce sujet de très près et sont passés du statut de sceptiques à celui de partisans. Des partisans méfiants, mais des partisans tout de même. (…)
Soyons clairs : la géo-ingénierie ne résoudra pas le réchauffement global. Ce n’est pas une solution technique. Elle pourrait s’avérer très risquée et amènerait certainement de nombreuses conséquences imprévues et problématiques. (…) Mais la géo-ingénierie pourrait aussi ralentir la montée des températures, repousser l’avènement de points de non-retour comme la fonte catastrophique des glaces du pôle et nous donner du temps pour laisser à nos économies et nos sociétés le temps d’effectuer les transformations nécessaires pour mettre fin au désastre climatique.
Cascio n’est pas le seul à se ranger aujourd’hui du côté des géo-ingénieurs. D’autres, comme James Lovelock, créateur de la fameuse hypothèse Gaia et célèbre pour ses prédictions terrifiantes sur le futur du climat (si la température augmente de 5° au cours du prochain siècle, prédit-il notamment, 90% de la population humaine mourra par manque de nourriture et d’eau) vont dans le même sens : Je suis totalement d’accord avec l’idée que nous avons besoin d’un plan B dans lequel une stratégie de géo-ingénierie est mise en place parallèlement aux moyens de réduire le CO², explique Lovelock à The Independant. Le changement climatique est un problème du système terrestre tout entier et je pense que l’ONU n’est pas une institution capable de l’organiser et le gérer.
Le sujet est devenu encore plus sérieux en ce mois de septembre lorsque la Royal Society a sorti un rapport sur les techniques de géo-ingénierie. Un document au contenu très complet et qui présente les avantages et inconvénients de manière objective, ce qui risque de le rendre plutôt impopulaire : C’est un excellent rapport, écrit Richard Jones, professeur de physique à l’université de Sheffied, sur son blog, mais en jugeant la façon dont il a été reçu dans les médias, il court le danger de ne plaire à personne. Les environnementalistes qui considèrent toute discussion sur la géo-ingénierie comme un blasphème seront consternés de voir le concept gagner en popularité. (…) Les techno-optimistes, au contraire, s’agaceront des réserves très sérieuses qu’émet le rapport.
Le plus fort argument du rapport en faveur de la géo-ingénierie consiste à affirmer que nous pouvons le concevoir comme un plan B, une police d’assurance au cas où de véritables réductions du CO² s’avéreraient impossibles.
Le plan B pour sauver la terre
Plan B : c’est le terme fréquemment utilisé pour designer la géo-ingénierie. (c’est d’ailleurs le titre d’un article de Slate paru récemment en français sur le sujet).
Curieusement, la géo-ingénierie semble attirer les deux camps opposés sur l’échiquier écologique. Si des Cascio ou des Lovelock insistent sur l’urgence de la situation et la nécessité de tout faire pour arranger les choses aux prix de gros risques, d’autres comme Bjorn Lomborg y voient plutôt une raison de ne pas trop s’en faire. Bjorn Lomborg est le très contesté auteur de L’écologiste sceptique, préfacé par Claude Allègre dans version française.
Comme il l’explique dans un article pour la revue économique Forbes, le coût estimé des actions permettant d’éviter une montée de deux degrés d’ici 2100 serait de 12,9% du Produit national brut mondial, soit 40 mille milliards de dollars par an. En comparaison, gérer la montée globale de la température coûterait 3 mille milliards par an en 2100, ce qui est bien inférieur.
L’enthousiasme de Lomborg pour la géo-ingénierie tient au fait qu’il voit là un moyen d’éviter le coût et les efforts énormes nécessités par les stratégies actuellement envisagées pour réduire les émissions de CO² (seulement 9 mille milliards de dollars, selon lui, pour mettre en oeuvre la technologie des gouttelettes, sur laquelle nous reviendrons). C’est un point de vue très libéral qui, on l’a deviné, n’est pas du tout celui d’un Cascio, d’un Lovelock ou celui des auteurs du rapport de la Royal Society.
Quand des gens qui se situent idéologiquement à 180° les uns des autres commencent à envisager la même solution, faut-il croire que son temps est venu ?
The Independent a interviewé, dans la foulée de la publication du rapport de la Royal Society, un groupe de scientifiques britanniques et américains. Les avis sont souvent divergents, mais l’impression générale est celle d’une attitude mesurée mais souvent bienveillante envers la géo-ingénierie.
Agir ou ne pas agir : les risques
Selon Martin Parry du Collège Imperial de Londres : il est maintenant trop tard pour tergiverser. Il faut développer une stratégie en trois points :
1) réduire les émissions le plus vite possible ;
2) s’adapter à une vie avec 3 degrés supplémentaires ;
3) utiliser la géo-ingénierie pour faciliter la transition entre la période de réduction et celle d’adaptation.
D’après Petr Chylek du laboratoire de Los Alamos : La géo-ingénierie devrait se consacrer à un but unique : éviter la fonte des glaces du Groenland. Cela diviserait les coûts d’une telle entreprise par un facteur situé entre 10 et 100″.
Pour Kerry Emmanuel du Massachusetts Institute of Technology (MIT) : La solution de la géo-ingénierie est peut-être moins que désirable, mais la probabilité d’obtenir un accord global pour la réduction des émissions de CO² est aujourd’hui très faible.
John Matham du Centre national américain sur la recherche atmosphérique y croit fort : Il est vital d’utiliser la géo-ingénierie pendant qu’on effectue des recherches sur des formes d’énergie propres. La technologie des gouttelettes d’eau (voir prochain article) étudiée par son groupe pourrait, selon lui, maintenir constante la température pendant 50 ans et permettre de sauvegarder la couverture arctique durant cette période.
D’autres sont plus dubitatifs.
Chris Rapley,directeur du Musée des sciences de Londres, n’est pas enthousiaste de la géo-ingénierie qui pourrait avoir des conséquences inattendues. Il soutient (avec Lovelock d’ailleurs) l’idée d’aider la terre à s’aider elle-même en utilisant les procédés de séquestration du carbone déjà employés naturellement, comme par exemple par la protection des forêts tropicales. Mais, pour lui, nous avons peut-être déjà atteint le point de non-retour.
Pour Corinne le Quere de l’université d’East Anglia, pas la peine au contraire d’espérer gagner du temps par ce biais. La géo-ingénierie pourrait stabiliser le climat sur le long terme, mais elle serait inefficace vu le peu de temps qu’il nous reste.
Anthony Patt, de l’Institut international pour l’analyse des systèmes, rappelle que la géo-ingénierie ne pourrait résoudre qu’une partie du problème (par exemple la fonte des glaces) mais en laisserait d’autres intacts, comme l’acidification des océans, ou la réduction du cycle de température diurne et annuelle.
Luanne Thompson, de l’Ecole d’océanographie de l’université de Washington, est encore plus inquiète : l’adoption de la géo-ingénierie anéantirait les derniers espaces de pêche sauvages, et pourrait de plus détruire l’écosystème océanique, qui absorbe une partie du CO². Du coup, l’opération pourrait produire plus de CO² qu’elle ne cherche à en préserver ! Et de conclure la géo-ingénierie n’est tout simplement pas acceptable. Le coût (écologique) en est trop élevé.
Mais quelles sont donc les techniques qui pourraient être utilisées pour refroidir la planète ? Quels sont les coûts, les avantages, les risques ? C’est ce que nous allons voir dans la seconde partie de ce dossier, en prenant pour point de départ les conclusions du rapport de la Royal Society. Ensuite, il faudra se pencher sur les implications politiques, économiques et éthiques de la géo-ingénierie, et à côté de ces difficultés-là, refroidir la Terre pourrait bien n’être qu’une partie de plaisir…
Rémi Sussan
Géo-ingénierie, l’ultime folie ?
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